L’éclaircissement de la peau, un fantasme dangereux

L’éclaircissement de la peau, un fantasme dangereux

L’éclaircissement de la peau est une pratique ancienne qui remonte à la fin du Moyen-Âge en Europe et qui s’est répandue de l’Asie jusqu’au continent américain. Selon l’OMS, elle concerne aujourd’hui 40% des femmes Africaines. La dépigmentation de l’épiderme à l’aide de produits chimiques cause pourtant des dommages, parfois irréversibles. Retour sur un fantasme aussi ancien que dangereux pour la santé.

« Une pratique ancestrale » ?

Les normes esthétiques ont longtemps mis l’accent sur la peau, sa couleur, son aspect. Comme l’a montré l’historien français Georges Vigarello, dès la Renaissance, un des critères majeurs de la beauté féminine était la blancheur de la peau. Un teint pâle était synonyme de noblesse, de bonne santé et d’équanimité. La couleur blanche était ainsi associée à la couleur des classes riches qui n’avaient pas besoin de travailler à l’extérieur. Ainsi, les femmes n’hésitaient pas à utiliser du plomb ou du mercure pour s’assurer un teint idéal. Néanmoins au 18ème siècle, l’apparition de nouvelles nuances de rouge dans les fards a démontré une plus grande acceptation des couleurs et l’idée que la beauté pouvait être plurielle.

Par opposition, le développement d’un racisme culturel et scientifique nécessaire à la justification de la traite atlantique entraina une forte dévalorisation de la peau noire. Une hiérarchie s’établissait en fonction de l’intensité de la couleur de peau : le teint clair était assimilé à la réussite, au succès et à la beauté alors que la peau noire reflétait la pauvreté et le labeur.  Au-delà des sphères économiques, sociales et politiques, les sciences et la médecine ont également eu un impact sur la représentation des peaux noires. Guillaume Linte dans son article La couleur de la peau dans le discours médical entre 1730 et 1770 a mis en avant plusieurs théories médicales sur la diversité des couleurs de peau au 18ème siècle. Selon lui, une thèse prédominait, celle où la couleur noire aurait résulté d’un état pathologique, décrit par le médecin Daniel Turner en 1743 comme « l’expression d’une jaunisse dans sa forme la plus dégénérée ».

Le paradoxe, comme l’a montré Juliette Sméralda, dans son œuvre Peau noire, cheveu crépu : l’histoire d’une aliénation, c’est que « les Blancs » ont éveillé un complexe d’infériorité chez « les Noirs » qui a pu se traduire par un besoin d’acceptation sociale passant par le blanchiment de la peau. En d’autres termes, des siècles de dépréciation de la peau noire ont mené au désir de blancheur. Le corps étant la première chose que l’autre perçoit, le besoin de correspondre à certains critères esthétiques institués par des sociétés dont le modèle était tourné autour de la couleur blanche expliquerait largement le désir du blanchiment de la peau.

Le blanchiment de la peau, traduction du colorisme

Le terme « colorisme », traduit de l’anglais américain « colorism », vient des États-Unis et existe d’ailleurs dans toutes les sociétés post-esclavagistes. Il désigne le fait de hiérarchiser les individus en fonction des nuances de la couleur de leur peau (Pap N’Diaye, 2006).

De l’Inde aux États-Unis, des castes paysannes jusqu’aux pop-stars, la plupart des femmes subissent des discriminations liées à la couleur de leur peau. Le reportage Nos Peaux Noires porté par l’actrice Beverly Naya offre un éclairage actuel sur cette question cruciale en Afrique. On y voit notamment une femme nigériane qui confesse avoir eu recours à des pratiques d’éclaircissement de la peau de peur que son mari lui préfère une femme au teint plus clair. Dans un autre registre, l’actrice Diana Yekinni avoue avoir fait face à de multiples commentaires racistes, relatifs à sa couleur de peau, comme « Une actrice foncée c’est risqué pour mon film » ou encore « je ne sais pas comment t’éclairer ». De façon générale, beaucoup de femmes noires déclarent se sentir socialement plus acceptées, plus belles, en éclaircissant leur peau.

L’uniformisation du teint, le traumatisme postcolonial, le statut socio-économique, les critères de beauté, l’influence de l’entourage seraient des facteurs poussant principalement des femmes âgées de 20 et 40 ans à pratiquer la dépigmentation volontaire. Tout cela pose la question de la sous-représentation des femmes noires dans la sphère publique : changer la mentalité ancrée dans le colorisme passera en partie par l’émergence de modèles qui puissent représenter toutes les formes de beauté et de succès.

L’éclaircissement de la peau, un fléau silencieux

En attendant, le blanchiment de la peau est une pratique qui reste extrêmement répandue. D’après l’OMS, au Togo par exemple, 59% des femmes ont régulièrement recours à des produits éclaircissants. Pourtant, la plupart d’entre elles restent très discrètes sur cet usage. D’après Catherine Tetteh, la présidente de l’ONG Melanin Foundation, une personne ayant recours au blanchiment prétexte souvent un métissage pour justifier son teint.

Commune, cette pratique n’en est pas moins potentiellement dramatique. Encore aujourd’hui, la méthode la plus adoptée par les femmes désirant se blanchir la peau est l’utilisation de crèmes composées de plomb, d’hydroquinone, ou plus récemment de cortisone ou de traitements intraveineux de glutathion. L’OMS met en garde contre le blanchiment de la peau car il peut endommager le foie et les reins, provoquer des psychoses, des lésions cérébrales chez les fœtus ainsi que des cancers.

De fait, les publicités pour ces produits sont interdites au Burkina Faso depuis 2006 par le Conseil Supérieur de la Communication.  La France, le Nigeria, le Kenya et l’Afrique du Sud sont même allés plus loin en interdisant purement et simplement leur commercialisation. Il est toutefois facile de s’en procurer sur internet et le commerce reste important. Le problème est que la majorité des consommatrices ne connaissent pas les méfaits de ces produits, notamment dans les régions les plus reculées où elles sont plus souvent mal informées ou victimes de publicités mensongères.

La responsabilité des fabricants de produits face à cette manne financière

Les mentalités évoluent. Ainsi, l’ONG Label Beauté Noire travaille depuis 20 ans sur les questions de prévention et d’information relatives aux dangers de la dépigmentation volontaire. L’association essaye également de faire saisir certains produits lors de leur passage en douane. Toutes ces actions ont pour objectif d’attirer les regards sur un problème sociétal et sanitaire aussi important que silencieux. Le travail de ces associations ne pourra se faire sans l’appui de rôles-modèles féminins noirs dans la lignée du mouvement « Black is beautiful ».

De son côté, l’industrie cosmétique cherche à se réinventer. Ainsi en juin dernier L’Oréal, 1er Groupe cosmétique au monde a annoncé que les mentions “blanc”, “blanchissant” et “clair” seraient supprimées de ses produits. Par ailleurs, les marques de beauté commencent à élargir leur palette de produits pour s’adapter aux différentes carnations de peau.

Derrière cette révolution marketing se cache-t-il une tendance de fond ? Le chemin sera sans doute long lorsqu’on voit les prévisions de l’institut Global Industry Analysts : le chiffre d’affaires de ce créneau pourrait en effet atteindre 31 milliards de dollars d’ici 2024.

Rodolphe DesbordesProfessor of Economics, Strategy Research Centre, SKEMA Business School - University Côte d'Azur, France

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Frédéric MunierProfessor of Geopolitics, SKEMA Business School

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Mathilde ImbodenMathilde Imboden, Etudiante PGE, SKEMA Business School

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Heloïse LeclercqHeloïse Leclercq, Etudiante PGE, SKEMA Business School

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