ODD et mesure des inégalités : l’ONU se voile-t-elle la face ?

ODD et mesure des inégalités : l’ONU se voile-t-elle la face ?
Le Caire, Egypte - 2013.

Comment réduire les inégalités au sein des pays et entre eux ? Vaste ambition à laquelle tente de répondre l’objectif 10 des Objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU. Seulement, dans la mesure de ces inégalités, certains paramètres sont sous-estimés. Un changement d’échelle méthodologique permet de mettre au jour ce qui était laissé dans l’ombre. Et d’expliquer la situation sociale de certains pays, comme l’Egypte.

L’analyse des inégalités de revenus n’est jamais aisée. Selon les données examinées, elles peuvent apparaître comme stables et modérées ou, au contraire, en augmentation alarmante. Et si les recommandations méthodologiques de l’Organisation des Nations unies (ONU) pour mesurer les inégalités de revenus dans le contexte des 17 Objectifs de développement durable (ODD) permettent souvent de mettre en évidence la gravité du problème, certains paramètres méritent de recevoir davantage d’attention, notamment la question de l’échelle à laquelle on observe les choses.

L’objectif 10, visant à réduire les inégalités au sein des pays et entre eux, reflète certainement une prise de conscience significative de l’importance de la question lorsqu’on aborde le thème du développement économique. Mais comment ces inégalités peuvent-elles être mesurées et contrôlées de manière efficace ?

Changer d’échelle

L’objectif 10 des ODD se concentre sur des aspects étroits de la répartition des revenus. Il a déjà été critiqué pour cette raison. La cible 10.1 vise à atteindre une forme de croissance équitable, les progrès étant mesurés par la manière dont les gains de la croissance économique sont partagés avec les 40 % les plus pauvres de la société au fil du temps. Les progrès sur la cible 10.2, qui se concentre sur l’inclusion socio-économique, sont identifiés par la part de la population vivant en dessous de 50 % du revenu médian.


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Les ODD ont été fixés en 2015 et doivent être atteints d’ici 2030. Les progrès réalisés à mi-parcours de l’ODD 10 sont à la fois source d’optimisme et d’inquiétude. Dans une recherche récente, nous soulignons l’importance de considérer la question à l’échelle régionale. Cela permet de mieux comprendre les disparités et de mieux cibler les interventions. Cela reste, après tout, conforme à la recommandation de l’ONU de mesurer et de suivre les ODD au niveau infranational, ainsi qu’au niveau national.

Deux histoires très différentes

Le rapport 2023 sur les objectifs de développement durable des Nations unies indique que, si de nombreuses formes d’inégalité persistent, les revenus des plus pauvres augmentent plus rapidement que la moyenne nationale dans de nombreux pays. Toutefois, les effets de la pandémie semblent inverser cette tendance antérieure, augmentant le risque que les personnes ayant des revenus relativement faibles soient laissées pour compte.

Cette réduction des inégalités est-elle néanmoins répartie uniformément dans le tissu géographique d’un pays ? Cet aspect est souvent sous-estimé. Pourtant, les réalisations en matière de réduction des inégalités peuvent être trompeuses si elles ne sont pas examinées sous cet angle.

L’Égypte, en particulier, que nous avons analysée sur la période 1999-2015, ressemble à une mosaïque de régions relativement égales et très inégales. Nous avons comparé les inégalités de revenus au niveau national avec celles au niveau régional. Au niveau national, les différents indicateurs suggèrent des inégalités modérées et relativement stables.

Si, en revanche, nous comparons les mesures d’inégalité pour l’Égypte au niveau national avec les inégalités au niveau régional, l’histoire est tout à fait différente. Alors que les inégalités au niveau national sont restées faibles et stables entre 1999 et 2015, elles ont généralement augmenté au niveau régional.

Une composante intrarégionale de plus en plus marquée

Le premier constat est que les inégalités varient considérablement d’une région à l’autre. Selon l’indice de Gini, Le Caire présente les plus fortes inégalités de revenus (autour de 0,40 en 2015). En revanche, le gouvernorat de Sharkia présente l’un des niveaux d’inégalité de revenus les plus faibles (avec un indice de Gini compris entre 0,21 et 0,24) sur la période 1999-2015.

Deuxièmement, l’inégalité des revenus au sein des régions a généralement augmenté. Nous avons également constaté que l’augmentation de l’inégalité des revenus avait tendance à être plus importante dans les régions qui étaient initialement moins inégales, ce qui implique qu’elles se rapprochent du niveau d’inégalité des régions plus inégales.

Troisièmement, de nombreuses régions ont connu une baisse de la part de revenu des 40 % les plus pauvres et une augmentation de la proportion de personnes vivant en dessous de 50 % du revenu médian. Des progrès géographiquement diffus sur les deux premières cibles de l’ODD 10 dépendent donc également de l’inversion de ces tendances.

Tout cela montre que les inégalités au sein des régions sont de plus en plus importantes à prendre en compte. Une simple décomposition des inégalités de revenus par sous-groupes de population en fonction de leur localisation géographique montre que les inégalités au sein des régions expliquent l’essentiel des inégalités de revenus globales : en 2015, la contribution de la composante interne (ou inégalité intrarégionale) s’élevait à 90,8 % du total, tandis que la composante interrégionale (ou inégalité interrégionale) représentait les 9,2 % restants. En 1999, la composante interne était plus faible, à 79,3 %.

Le “puzzle de l’inégalité arabe”

Il semble donc essentiel de mesurer et de suivre l’inégalité des revenus au niveau infranational. Une grande partie de l’expérience de l’inégalité économique vécue par les gens peut en fait se produire au niveau local.

La marée montante de l’inégalité régionale en Égypte ne façonne pas seulement les attitudes politiques et sociales, elle affecte aussi profondément le bien-être individuel. Cette vision nuancée au niveau régional éclaire le « puzzle de l’inégalité arabe », c’est-à-dire la contradiction apparente entre l’inégalité des revenus statistiquement faible et stable dans ces sociétés et les révoltes revendicatives du printemps arabe de 2010-2011. Elle a probablement favorisé un sentiment d’injustice sociale.


Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Ioannis BournakisProfesseur associé en économie à SKEMA Business School

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Mona SaidProfesseur d'Economie à l'Université américaine du Caire (AUC), Egypte.

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Antonio SavoiaReader in development economics at the University of Manchester's Global Development Institute and Non-Resident Senior Fellow at the United Nations University - World Institute for Development Economics Research (UNU-WIDER).

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Francesco SavoiaChercheur à l'Université de Milan.

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