Entrepreneurs : comment lancer un projet dans un contexte incertain ?

<strong>Entrepreneurs : comment lancer un projet dans un contexte incertain ?</strong>

Vous avez dû le remarquer, l’ambiance générale n’incite pas tout à fait à la confiance. C’est la guerre en Ukraine, on manque parfois de carburant, on pourrait manquer de courant et les masques FFP2 n’ont toujours pas disparu de tous les visages. Et pourtant, c’est le bon moment pour lancer son entreprise. C’est le bon moment parce qu’il n’y en a pas de mauvais. C’est tout l’objet de la conférence d’Effectual impact qui s’est tenue sur le campus de Lille, le 17 novembre dernier, par le professeur associé à SKEMA Business School, Dominique Vian, et le consultant en innovation, Quentin Tousart. 

« Quentin, qui je suis ? », interroge une voix sur la scène de l’amphi. « Dominique, c’est un méthodologue, il transforme ce qu’il observe en modèle et analyse, depuis plus de 20 ans, les entrepreneurs en situation d’incertitude » « Et moi Dominique, qui je suis ? », demande à son tour son acolyte. « Quentin, c’est un entrepreneur qui fait et s’observe faire, c’est un entrepreneur réflexif. » Devant une assemblée composée d’étudiants et d’entrepreneurs, les deux hommes sont là pour nous convaincre d’une chose : « Oser lancer un projet utile malgré un contexte incertain et anxiogène ».


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Le professeur à SKEMA et son partenaire sont là pour rendre accessibles les résultats de la recherche académique de Dominique Vian et de sa transformation en méthodes. D’emblée, ils s’engagent à démonter 4 mythes qui entourent l’entreprenariat, et à nous offrir 3 clefs pour agir quel que soit le contexte.  

Quatre entrepreneurs dans le vent

Comme leur méthode repose sur l’observation, ils nous invitent à l’expérimenter. Sur scène, quatre entrepreneurs sont conviés. Observons-les :

  • Charles Christory a créé Le Fourgon, un service de livraison de boissons consignées, pour lutter contre les 36 millions de bouteilles vendues chaque jour en France. « On est parti d’un principe : les bouteilles, c’est lourd. On s’est tous retrouvés dans cette situation incroyable au supermarché, les mains sciées par un pack. Alors nous, on s’est dit que ces produits-là méritaient une deuxième vie. » En avril 2021, avec ses deux associés, il a donc ressuscité la « tournée du laitier » : « Je viens chez toi gratos, j’allège ta poubelle, c’est pas plus cher et en plus tu fais un petit geste pour la planète. Ça marche tellement bien qu’on en est à se dire qu’on va peut-être acheter des vaches. »
  • En 2018, Jérémie Guilbert a lancé Mes Voisins Producteurs, une plateforme qui permet de se faire livrer des produits locaux à vélo. C’est en faisant ses premières compotes d’heureux Papa que la réalité lui a sauté à la barbe : il n’est pas toujours facile de trouver ce type de produits simplement. « J’ai pris un mois de congés, j’ai bossé mon idée, je suis allé à la rencontre de producteurs, d’amis, de collègues, j’ai analysé leurs réponses pour comprendre les contraintes des fournisseurs et celles des futurs clients, et j’ai lancé un site web. » Dès le lendemain, il reçoit 12 commandes et investit dans un ancien vélo de La Poste pour faire ses tournées lui-même. Mais alors que l’entreprise se développe, le confinement éteint la France. Les commerçants sont fermés et ses commandes… explosent. Pour faire face à la demande, il fait des drives de Leclerc des points de retrait, et réconcilie la grande distribution avec le circuit court.
  • Arnaud Dupays, lui, est un serial-entrepreneur. Il a d’abord fait naître Mob, une entreprise de location de mobilier événementiel. Mais le confinement en a décidé autrement : « Au départ, on était très surpris, démuni et puis on s’est réorganisé. J’ai fait marcher le réseau, appelé des gens que je connaissais et leur ai dit ‘tiens, je vais lancer un club, ça t’intéresse de le rejoindre ?’ » Objectif : rompre la solitude des petits entrepreneurs. Aujourd’hui, il a encore un nouveau projet, Spot, un Vinted des planches à voile, une communauté de vente de seconde main pour amateurs d’eau et de vent. « Ça vient d’une passion, le premier frein à la pratique des sports d’eau, c’est le prix du matériel. »
  • Quant à Clément Hostache, c’est le père de Share and Smile, une société de mise en commun de matériel sportif. « J’avais rejoint l’équipe de Btwin depuis 3 mois et je me suis demandé comment faire pour qu’un non-pratiquant se mette au vélo. Alors j’ai interrogé ma femme sur ce qui l’empêchait de se lancer et elle m’a répondu : ‘200 euros, c’est cher pour avoir mal aux fesses sans savoir si je continuerai le lendemain’. » Un an après, il s’est lancé… à partir de rien. A l’aide d’une simple Google Sheet, il a élaboré un catalogue que chacun pouvait compléter. « Et c’est parti tout de suite. » Sauf que le Covid a réinventé la mission de son entreprise : « On ne pouvait rien se prêter pendant cette période, alors la majeure partie de mon activité a été de conseiller les utilisateurs. »

Ceci n’est pas un entrepreneur

Fin de la table ronde. Faites une pause et posez-vous une question : qu’est-ce que ces quatre hommes ont en commun ? Sur scène, Dominique Vian et Quentin Tousart reprennent la parole et le résument en démontant 4 mythes liés à l’entreprenariat :

  • Non, il n’est pas nécessaire d’être Elon Musk pour entreprendre : il suffit de se lancer. C’est à la portée de tous et cela donne un sens à sa vie.
  • Non, il n’y a pas besoin d’avoir une idée révolutionnaire pour débuter : nos quatre entrepreneurs sont partis de leur expérience personnelle et l’ont généralisée.
  • Non, il n’est pas nécessaire d’avoir parfaitement défini son projet pour l’enclencher : les réussites présentées ici se sont construites chemin faisant, avec la simple certitude qu’elles s’incarnaient dans des réalités humaines.
  • Non, les entrepreneurs ne sont pas (tous) des amoureux du risque. Ici, les prises de risques ne sont pas énormes : aucun acteur n’a mis sa famille en danger.

Les 3 clefs pour entreprendre à tout moment

De la mise à bas de ces 4 mythes, sont nées 3 clefs pour agir quoi qu’il arrive :

  • Partir du certain, et pas de l’incertain. Il faut détrôner le modèle dominant de l’entrepreneur qui part d’une hypothèse. Il vaut mieux ne pas définir un objectif lointain mais cheminer de petites certitudes en petites certitudes, s’appuyer sur des « zones que l’on contrôle » et avancer en se disant « what’s next ? ». C’est l’idée d’inverser la logique du rétroplanning chère au mangement classique. Même sans rétroplanning, on n’est pas dans le chaos : il existe des bulles de certitudes dans l’incertain, et c’est sur ces petites convictions qu’on va s’appuyer pour décider et en construire de plus grandes.  
  • Fait est mieux que parfait. La dictature de l’idéal est l’un des principaux freins à l’action. Se dire qu’on ne peut pas démarrer un projet sans que tout soit parfait engendre de la procrastination. On peut tout à fait se lancer en posant une première brique (à l’image de la Google Sheet de Clément Hostache) sans nécessairement avoir un plan. Cette première concrétisation rassure l’entrepreneur, alors que la procrastination le fait douter.  
  • Se comporter en leader coopératif avec son écosystème. C’est par l’interaction avec les gens (clients, partenaires, etc.) que le projet va se développer. La certitude qui habite l’entrepreneur se confronte aux autres, se modifie et se matérialise à leur contact. Charles Christory, par exemple, a dû créer des nouveaux formats de bouteilles en commençant à travailler avec des marques. Ce qui lui a permis d’asseoir son entreprise.

De Saint Thomas à Bergson

Ces 3 clefs, Dominique Vian et Quentin Tousart les résument simplement : 1. Ne croyez que ce que vous voyez 2. N’attendez pas la solution idéale 3. Rien ne se passera sans vous mais rien ne se passera non plus sans les autres. Ces 3 piliers promus par l’Effectual impact sont les clés de voûtes des 6 méthodes créées par Dominique Vian, avec sa communauté. Elles peuvent aussi bien servir à entreprendre qu’à mener sa vie au quotidien.

Mais une question s’élève encore dans la salle : « Que faire si nous n’avons pas le moindre élément de certitude pour faire un choix ? » Dominique Vian précise alors qu’il existe toujours du certain dans l’incertain et aborde la notion de « pertes acceptables » : s’il y a un risque, je n’engage l’action que si je peux me permettre de la rater.  Quentin Tousart poursuit et conclut par les mots de Bergson, « penser en homme d’action et agir en homme de pensée ».

Dominique VianProfessor of Innovation and Entrepreneurship, Strategy Research Centre, SKEMA Business School - University Côte d'Azur, France

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Kevin ErkeletyanResponsable éditorial chez SKEMA Business School

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