Efficience et résilience – le dilemme de l’allocation des moyens

Efficience et résilience – le dilemme de l’allocation des moyens

Engorgés par le nombre de malades, les hôpitaux européens ont réclamé plus de lits en soins intensifs. Et si ce manque, en période de pandémie, n’était pas la conséquence de manques de moyens mais d’un dilemme entre une allocation de moyens qui privilégie l’efficience à la résilience ? Un débat bien connu des économistes et qui peut s’appliquer en bien des domaines.

Dans les pays de l’OCDE, les statistiques montrent que le nombre de lits hospitaliers par habitant décroît régulièrement depuis 30 ans.  Cela peut s’expliquer par les progrès de la médecine qui permettent de réduire la durée de séjour en hôpital. Certains soins ont également été déplacés vers d’autres structures médicales. Enfin, les décideurs ont sans doute été influencés par loi de Roemer, corollaire de la loi de Parkinson, qui énonce qu’un lit libre supplémentaire est un lit occupé, l’offre médicale créant en quelque sorte sa propre demande. Mais, contrairement à une idée reçue, le déclin des ressources hospitalière n’est pas général. Rapporté au nombre d’habitants, le nombre d’infirmières et, plus largement, les dépenses médicales ont augmenté.  

En temps normal, l’hôpital n’est pas en sous-capacité puisque le taux d’occupation des lits est d’environ 75% dans les pays de l’OCDE. Néanmoins, l’épidémie de coronavirus a cruellement mis en avant le manque de lits disponibles en soins intensifs. Cette rareté face à l’épidémie ne devrait pourtant pas nous étonner. Il est impossible pour des hôpitaux auxquels l’État demande régulièrement de faire des efforts budgétaires d’être en permanence en surcapacité de lits au cas où…  

Ce sacrifice de la résilience au profit de l’efficience est un phénomène classique que l’on retrouve également dans la grande distribution. Lorsque l’épidémie a éclaté, les Britanniques ont été accusés de faire du stockage irrationnel de produits de première nécessité. La réalité est que 90% des consommateurs se sont contentés d’acheter un peu plus et un peu plus souvent. Soucieux d’efficience, les supermarchés évitent de faire localement des stocks afin de minimiser l’espace commercial occupé. L’utilisation du « juste à temps » permet de réduire les coûts en temps normal mais se révèle incapable de faire face à un choc de demande en temps de crise. 

En réaction à la pandémie de coronavirus, certains pays riches parlent d’encourager les « relocalisations » de certaines activités à l’intérieur de leurs frontières. Mais ceci aurait un coût non négligeable. Le FMI estime qu’un accroissement de la production se substituant à 10% des importations entrainerait globalement une chute de 2% de la consommation des ménages.   

L’ensemble de ces exemples montre qu’efficience et résilience sont deux objectifs difficilement compatibles. L’économiste Milton Friedman a résumé la présence permanente de difficiles compromis auxquels fait face la société en rappelant que « les repas gratuits n’existaient pas » (there is no free lunch). Tout a un coût, même si celui-ci peut nous être dissimulé. La question qui se pose est alors la suivante : sommes-nous prêts à payer plus pour des hôpitaux, des supermarchés, et des chaines de valeurs plus résilients ? 

Rodolphe DesbordesProfessor of Economics, Strategy Research Centre, SKEMA Business School - University Côte d'Azur, France

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Frédéric MunierProfessor of Geopolitics, SKEMA Business School

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