Le frigidaire fait sa révolution !

Le frigidaire fait sa révolution !

En 1918, General Motors créait la marque déposée « Frigidaire ». Elle a connu un tel succès qu’elle est devenue un nom commun. Désormais objet banal, le réfrigérateur n’en reste pas moins doublement révolutionnaire en tant que produit d’une série d’innovations et catalyseur de transformations économiques et sociales capitales.

La réfrigération, une avancée scientifique majeure

En 1755, l’Ecossais William Cullen réussit pour la première fois à fabriquer de la glace artificielle par vaporisation de l’eau sous pression. Un renversement culturel s’opère : le froid, longtemps associé à la pauvreté et à la mort, devient un objet scientifique et sa maîtrise, un enjeu crucial de développement humain ; il permet en effet de conserver les aliments. Jusque-là, on utilisait différentes techniques pour préserver la nourriture : on l’épiçait, la salait, la décapait, la faisait sécher ou tout simplement on la faisait cuire.

Il faudra attendre un siècle pour passer de l’avancée scientifique de Cullen à la commercialisation d’un produit recourant à la technologie du froid.  Entre 1859 et 1866, les frères Ferdinand et Edmond Carré élaborent une « machine à absorption continue ». Utilisant l’ammoniac comme fluide frigorigène, cette machine donne alors naissance au premier réfrigérateur grand public.


Histoire de la mise au point des procédés de réfrigération.
Schéma réalisé par Emma Tomé à partir du livre d’Eric Birlouez.

Réfrigération et mondialisation

Produit d’avancées scientifiques multiples, le réfrigérateur a également été un accélérateur de la première mondialisation, phénomène décrit par le géographe David Harvey comme une « compression du temps et de l’espace ». La réfrigération a en effet permis de rompre le cycle naturel de péremption des aliments – compression du temps – et a rendu possible le transport de denrées périssables aux quatre coins du monde – compression de l’espace.

La Russie a été l’un des premiers pays à profiter du froid pour développer son commerce extérieur. Ainsi, le beurre produit en Sibérie était-il transporté en wagons-glacières jusqu’aux ports de la mer Baltique. Plus tard, les producteurs de fromage ont eux aussi recouru à la réfrigération : les États-Unis avec le cheddar dès 1843, l’Italie avec le gorgonzola en 1857, puis la France avec le roquefort en 1881… Quant à la viande de bœuf qui a longtemps été un produit alimentaire de luxe, elle a connu une démocratisation dès lors que les producteurs américains ont pu l’exporter par bateaux frigorifiques.

Ainsi, la réfrigération a entrainé le développement du commerce international de produits périssables provenant des Etats-Unis provoquant une baisse des prix au profit des consommateurs des pays importateurs.

La dynamique n’a pas cessé : aujourd’hui encore, Dans son article L’arrivée du réfrigérateur : une révolution de la société, Anne Hügli-Dayer s’interroge sur le plus grand progrès quotidien des ménagères durant les 100 dernières années. Sa réponse est sans appel : « C’est sans aucun doute le réfrigérateur, devant le lave-linge, le lave-vaisselle ou l’aspirateur, car au-delà du simple objet qu’il représente pour un couple ou une famille, [sa] diffusion a joué un rôle très fort auprès des femmes ». En effet, il a permis de libérer davantage de temps pour ces dernières, autrefois cantonnées aux tâches ménagères. Lentement mais sûrement, elles ont ainsi pu consacrer plus de temps pour elles ou leur carrière.

 Cette révolution a été d’autant plus décisive que le réfrigérateur s’est rapidement imposé dans les cuisines occidentales. En effet, de tous les appareils ménagers, le frigo est celui dont le taux d’équipement a été, de très loin, le plus rapide. Aux États-Unis, en moins de 20 ans, il est entré dans 80% des foyers, loin devant la machine à laver ! Sa production de masse a entrainé une baisse considérable de son prix, ce qui a grandement participé à sa démocratisation : en 1919, un salarié américain moyen devait travailler 1800 heures pour se payer un réfrigérateur contre 24 en 2014 (Steven Pinker, Le Triomphe des Lumières).

Si, comme le souligne Steven Pinker dans Le triomphe des Lumières, « l’un des indicateurs du progrès est la diminution du temps que les humains consacrent à leur subsistance, aux dépens d’autres choses plus agréables », nul doute que le réfrigérateur ait été un vecteur majeur de progrès. Attention toutefois, comme le rappelle Anne Hügli-Dayer, le réfrigérateur est parfois aussi un « instrument de perte de cohésion familiale ». Permettant à chacun d’individualiser le moment du repas, le frigo a parfois participé à l’affaiblissement du lien familial.

Du refroidissement des aliments au réchauffement climatique


Source : COMBE M. « Pour une réfrigération efficace : un défi mondial pour le climat. ». Techniques de l’ingénieur | Environnement [En ligne]. 2020. Disponible sur : < https://www.techniques-ingenieur.fr/actualite/articles/pour-une-refrigeration-efficace-un-defi-mondial-pour-le-climat-82135/ >

De manière tristement ironique, les systèmes de refroidissement et de réfrigération participent activement au réchauffement de la planète. Comme en atteste le schéma ci-dessous, Les fluides frigorigènes utilisés dans les procédés de réfrigération modernes, hydrofluorocarbures (HFC) ou chlorofluorocarbures (CFC), ont un pouvoir de réchauffement global largement supérieur à d’autres réfrigérants tels que le CO2 ou l’eau.  D’ailleurs, un règlement européen appelé F-Gaz vise la réduction de l’utilisation des gaz à fort pouvoir à effet de serre avec pour objectif de diviser par 5 les émissions de CO2 à l’horizon de 2030. Afin d’atteindre cet objectif, il prévoit entre autres l’interdiction progressive des gaz CFC entre 2015 et 2030. Ils pourraient être progressivement remplacés par des fluides frigorigènes naturels tels que le dioxyde de carbone, l’ammoniac ou les hydrocarbures.

De surcroît, le champ d’application des procédés de réfrigération ne cesse de s’élargir avec la digitalisation de nos économies modernes. Ainsi, les data centers font un usage massif des systèmes de refroidissement qui consomment jusqu’à 40% de leur consommation énergétique totale.

Le progrès aurait-il encore des progrès à faire ?

Jocelyn Bonjour, professeur à l’INSA Lyon et président du comité scientifique du Congrès international du froid, estime que l’eau pourrait aussi devenir un excellent fluide frigorigène naturel, avec un impact bien moindre sur l’effet de serre et la couche d’ozone. A ce sujet d’ailleurs il est intéressant de suivre l’expérience actuellement menée par Microsoft et Naval Group qui testent pendant un an un nouveau centre de données immergé à 3 mètres sous la surface de la mer, au large des îles Orcades (Nord de l’Ecosse). Un système d’échange air-eau permet de profiter de la température de l’environnement sous-marin pour le refroidir ce qui permet de réduire ses besoins énergétiques de près de 95 %.

Rodolphe DesbordesProfessor of Economics, RISE² Research Centre, SKEMA Business School - University Côte d'Azur, France

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Frédéric MunierProfessor of Geopolitics, SKEMA Business School

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Armand ProsperiMaster PGE student, SKEMA Business School

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Merouane SayoudMaster PGE student, SKEMA Business School

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Emma TomeMaster PGE student, SKEMA Business School

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