La fable de la grenouille ou la dynamique vicieuse de l’anthropocène

La fable de la grenouille ou la dynamique vicieuse de l’anthropocène

Nous vivons dans l’anthropocène, « l’ère de l’humain », une période où la biosphère est fortement perturbée par nos actions collectives et dans laquelle nous subissons la dégradation de l’environnement dont nous sommes la cause. Les économistes sont de plus en plus conscients de la nécessité de quantifier les externalités négatives liées à l’activité humaine. Sans cela, point de changements possibles.

Dater l’entrée dans une période historique n’est pas chose aisée, particulièrement lorsqu’il s’agit d’une nouvelle ère. Pourtant, c’est bien l’année 1610 qui semble être le point de départ de l’anthropocène. Cette datation est intimement liée à la mondialisation du commerce et… des maladies. En effet, au début du XVIème siècle, les Européens « découvrirent » l’Amérique et s’engagèrent dans l’échange dit « colombien » en référence au navigateur génois Christophe Colomb.

Les explorateurs ramenèrent du Nouveau Monde des aliments inconnus en Europe comme le maïs ou la pomme de terre. En échange, ils transmirent de nouvelles maladies infectieuses qui décimèrent la population locale.

Ainsi, la population du Mexique chuta de deux-tiers en un siècle, ce qui représente une perte de cinq millions de vie humaine. Ce choc démographique fut tellement fort (55 millions de morts en tout) qu’il peut expliquer la baisse notable des concentrations de carbone dans l’atmosphère, accompagnée d’une chute de la température mondiale au XVIIème siècle. Laissée à elle-même, la nature a reconquis l’espace et la végétation a emprisonné plus de carbone. Bien avant la première révolution industrielle et l’exploitation des énergies fossiles, l’homme influençait déjà l’environnement.

La pandémie actuelle liée à la diffusion du SARS-CoV-2 nous permet à nouveau de constater notre impact sur l’environnement. Notre développement économique a conduit à l’émission de nombreux polluants dans l’atmosphère dont le dioxyde d’azote et les particules fines. Les images satellites corroborent ce lien direct. Une Chine à l’arrêt, par suite des mesures de quarantaine prises pour contenir le coronavirus au début de l’année 2020, a été une Chine bien moins polluée par le dioxyde d’azote.

Chine : 21/12/2019
Chine : 21/02/2020

On reproche souvent aux économistes de ne pas mesurer ce qui compte vraiment et notamment les dégâts sanitaires et environnementaux causés par nos activités économiques. Ainsi, le Sénateur Robert F. Kennedy s’indigna en 1968 que « notre PIB prend en compte, dans ses calculs, la pollution de l’air, la publicité pour le tabac et les courses des ambulances qui ramassent les blessés sur nos routes. […) En un mot, le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue”. 

Ce jugement est de moins en moins vrai. La Banque Mondiale tente depuis deux décennies de tenir compte de l’environnement dans ses mesures de progrès économique. Elle ajuste notamment le taux d’épargne brut pour l’extraction des ressources non renouvelables ainsi que les dommages pour l’environnement et la santé liés aux émissions de carbone et de particules fines. Au niveau mondial, ceux-ci s’accroissent chaque année et représentent aujourd’hui presque 2% du PIB mondial.

Nous ne demeurons néanmoins pas assez conscients des conséquences de nos actions. Comme dans la fable de la Grenouille, où l’amphibien s’engourdit et meurt dans une eau portée progressivement à ébullition, nous ne percevons pas que nos activités économiques ordinaires ont un coût bien plus élevé que ce que nous croyons. Nul besoin d’invoquer les effets prédits du changement climatique. Nous savons que la pollution de l’air tue. Il est vraisemblable que la baisse momentanée de cette dernière en Chine en début d’année ait permis de sauver plus de 50000 vies, un nombre 15 à 20 fois plus élevé que le chiffre officiel de morts liées à la pandémie. Ironie du sort, la mortalité du Covid-19 est plus aigüe dans les zones où l’air est plus pollué, un lien déjà avéré lors de l’épidémie de grippe espagnole il y a un siècle. D’une manière tragique, le SARS-CoV-2 nous rappelle que nous devrions prêter plus attention aux coûts dissimulés de notre développement économique.

Rodolphe DesbordesProfessor of Economics, Strategy Research Centre, SKEMA Business School - University Côte d'Azur, France

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Frédéric MunierProfessor of Geopolitics, SKEMA Business School

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