La méritocratie entre aristocratie et médiocratie

La méritocratie entre aristocratie et médiocratie

La France est une société qui croit profondément dans la méritocratie. Ainsi, le principe d’égale admissibilité aux emplois publics est inscrit dans l’article 6 de la DDHC. Il affirme que seuls les vertus et les talents doivent distinguer les candidats. Cette approche capacitaire de l’égalité se retrouve dans les nombreux concours qui déterminent le parcours des étudiants. Cependant, dans les faits, la méritocratie n’est pas atteinte, et dans sa forme actuelle, peut être corrosive.

Le terme méritocratie «système dans lequel le mérite détermine la hiérarchie» a été forgé par le sociologue Michael Young au milieu du XXeme siècle. Dans une telle société, ce sont les individus les plus doués et travailleurs qui obtiennent naturellement le droit de gouverner les autres. Un système, où d’autres facteurs échappant au contrôle des individus rentreraient en jeu pour définir le succès, ne serait pas méritocratique.

Sur la base de cette simple définition, il est aisé de montrer que la France est loin d’être une méritocratie pure et que l’idée même de méritocratie peut être dangereuse.

La France, championne de l’inégalité des chances

Dans une méritocratie parfaite, les performances des étudiants ne devraient pas dépendre du milieu socio-économique (SES) des parents. Pourtant, les enquêtes PISA de l’OCDE montrent qu’une large fraction de la variation des performances des étudiants au sein d’un même pays peut être expliquée par le niveau d’éducation, le travail, ou la richesse culturelle des parents. Parmi les pays riches, la France est le pays où le milieu socio-économique des parents explique le plus la performance académique des étudiants (voir graphique ci-dessous).

La mobilité sociale s’en trouve limitée comme le montre le sociologue Camille Peugny dans son ouvrage Le destin au berceau, Inégalités et reproduction sociale : 70 % des enfants de cadres exercent un emploi d’encadrement tandis que 70 % des enfants d’ouvriers occupent un emploi d’exécution.

Le succès est-il toujours mérité ?

Certains pourraient argumenter, dans une logique assez douteuse, que ces inégalités sont naturelles car certaines familles transmettent, de génération en génération, les gènes du talent. Néanmoins, cette vision déterministe ne tient pas la route pour trois raisons :

  • Tout d’abord, même si des parents disposent d’un génotype favorable à la réussite, cela ne signifie pas que celui-ci sera forcément transmis à leurs enfants. Inversement, des enfants disposant d’un génotype favorable à la réussite n’ont pas forcément des parents disposant d’un tel patrimoine. Une récente étude dont la figure ci-dessus est extraite souligne ainsi que le score polygénique (PGS) des parents et des enfants est certes corrélé mais assez peu.
  • Ensuite, cette vision ignore l’existence de boucles de rétroaction. Gènes et environnement n’exercent pas leurs effets sur la réussite scolaire de manière indépendante.  Bien au contraire, une interdépendance existe. Les économistes Papageorge et Thom avancent que le potentiel génétique d’un individu s’exprime pleinement dans les milieux économiques les plus favorisés.  L’infographie du Washington Post illustre leurs résultats. La distribution du potentiel génétique est la même dans les familles pauvres ou les familles riches. Pourtant, les individus avec le plus de potentiel génétique, mais nés dans une famille pauvre, ont une bien moins forte probabilité d’avoir un diplôme de l’enseignement supérieur que les individus médiocres mais bien nés.
  • Enfin, cette vision ne tient pas compte du facteur chance dans le succès professionnel. En d’autres termes, les gens qui réussissent ne sont pas forcément les plus méritants mais les plus chanceux. Une manière éclairante de comprendre ce phénomène est de simuler une société où le talent est normalement distribué (comme dans le graphique du Washington Post). Chaque individu commence sa carrière avec les mêmes ressources mais des événements aléatoires peuvent augmenter ou diminuer ce capital (un accident de voiture par exemple). Le résultat de cette simulation montre l’importance, fréquemment sous-estimée, des événements chanceux dans le niveau de réussite individuelle. Ceux qui réussissent le mieux et contrôlent les ressources de la société (80% de la richesse est détenue par 20% d’individus) ne sont pas forcément les plus méritants ou les plus travailleurs. Idolâtrer ces personnes ou tenter de tirer des leçons générales de leur succès individuel perd alors beaucoup de sens.

La méritocratie, un projet de société dangereux ?

Les rôles de la chance et du milieu socio-économique expliquent sans doute pourquoi le sociologue Michael Young était aussi sceptique sur les vertus de la méritocratie, concevant celle-ci comme une dystopie davantage qu’une utopie. En caricaturant, si des individus médiocres mais chanceux permettent à leurs enfants potentiellement médiocres de réussir, comme vu précédemment, la pseudo-méritocratie définie par le succès ex post oscille alors entre aristocratie et médiocratie.

Plus près de nous, le sociologue Pierre Bourdieu a consacré une grande partie de ses travaux à l’analyse critique des fausses promesses de la méritocratie française.

Michael Sandel, professeur de philosophie politique à Harvard y voit pour sa part une des causes de la montée du populisme. En effet, sous la « rhétorique de la mobilité sociale », l’idéal méritocratique amplifie les inégalités, avec d’un côté une classe sociale satisfaite de son sort et de l’autre une classe sociale humiliée qui nourrit une forme de ressentiment social.

Pour autant, faut-il en finir avec le mérite ?

Non bien sûr, mais l’idéal méritocratique nécessite d’être repensé, notamment en France. Notre système social, en ne compensant pas les inégalités d’opportunités, crée un réel gâchis de talents. Comme le disait Saint-Exupéry, un enfant qui ne réalise pas son potentiel est un Mozart assassiné.

Notre croyance en une fausse méritocratie nous pousse également trop facilement à juger notre prochain. Nous nous sentons supérieurs parce que nous sommes davantage diplômés, avons fréquenté de meilleures écoles, occupons des postes plus prestigieux. Et pourtant… Gardons à l’esprit que nous sommes peut-être des médiocres privilégiés et/ou chanceux. Rappelons-nous que les personnes qui nous servent ou nous obéissent auraient pu, avec un facteur chance ou un patrimoine culturel plus importants, nous dépasser dans toute compétition intellectuelle. Félicitons-nous de notre bonne fortune, cessons d’assimiler automatiquement la réussite au talent, et luttons pour que dès la naissance chacun dispose des mêmes opportunités matérielles. Nous bénéficierons tous d’un vrai système méritocratique avec un filet social efficace.

Une société qui favorise, entre les générations, mobilité absolue et relative, est une société plus dynamique et harmonieuse.

Rodolphe DesbordesProfessor of Economics, Strategy Research Centre, SKEMA Business School - University Côte d'Azur, France

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