La science à l’époque du sensationnel

La science à l’époque du sensationnel

La « Freakonomics »  est une expression qui désigne une manière originale d’envisager le monde en révélant notamment l’influence des incitations économiques ou des biais cognitifs dans nos choix. Ce genre de recherche est d’autant plus séduisant qu’il propose de dévoiler des facteurs inconscients ou insoupçonnés qui seraient validés par des études scientifiques. Mais, tout le problème est que, comme le soulignait l’astronome Carl Sagan, « des affirmations extraordinaires nécessitent des preuves extraordinaires ». Or, ces dernières n’existent pas toujours comme le montrent les lignes qui suivent. 

Les résultats sans appel… ne le sont pas toujours

Steven Levitt, Professeur d’Économie à l’Université de Chicago et initiateur de la Freakonomics, est célèbre pour avoir mis en avant un possible lien entre légalisation de l’avortement et baisse subséquente de la criminalité aux États-Unis en 2001. Son hypothèse, validée par une étude co-rédigée par John Donohue, était que les mères de milieux défavorisés, bénéficiant de la possibilité d’avorter, n’avaient pas, ou moins, donné naissance à des individus avec un fort risque criminel. Selon les deux auteurs, l’effet de la légalisation de l’avortement était substantiel car il pouvait expliquer jusqu’à 50% de la réduction des actes criminels. Cette étude fait partie du livre Freakonomics, disponible dans tout aéroport et vendu à plusieurs millions d’exemplaires… Tout lecteur est logiquement amené à penser que les résultats présentés sont exempts de tout reproche : les auteurs sont des économistes distingués. Mais à la suite de cet ouvrage, de nombreux économistes ont mis en avant non seulement la présence de faiblesses méthodologiques fragilisant les résultats obtenus mais aussi l’incapacité à reproduire ces derniers dans d’autres pays. Ainsi, l’hypothèse Donohue-Levitt, aussi séduisante soit-elle, ne reposait pas sur des fondements empiriques solides et, bien entendu, ne pouvait servir de justification à des politiques publiques.

Dans un autre registre, le prix Nobel d’économie (2002) Daniel Kahneman publia en 2011 un livre à grand succès, Thinking Fast and Slow, dans lequel il mettait en lumière une série de biais cognitifs affectant notre comportement. Il y expliquait que nos actions peuvent être subtilement influencées par des événements triviaux : écrire des mots liés à la vieillesse pourrait amoindrir notre dynamisme physique par exemple. Les affirmations présentes dans chaque chapitre sont étayées par une panoplie d’études scientifiques. Encore une fois, le lecteur est amené à penser que les conclusions du livre sont sans appel. Pourtant, en 2017, Kahneman lui-même fit une sorte de mea culpa, lorsqu’il constata le manque de réplicabilité d’une partie des travaux cités dans son ouvrage. En effet, en psychologie, les expériences reposent souvent sur un nombre de personnes insuffisant pour générer des résultats statistiques valides

Un dernier exemple enfin. En mai 2019, David Gelernter, Professeur de Computer Science à la célèbre Université de Yale, publia un article dans lequel il expliquait pourquoi il rejetait, à regret, la thèse darwinienne de l’évolution en faveur de la théorie du dessein intelligent. Mêlant paléontologie, biologie moléculaire, et mathématiques, l’article était en apparence convaincant, sans compter qu’il était écrit par un professeur issu d’une grande institution américaine. Là encore, tous les voyants de la crédibilité semblaient au vert, sauf un : la discipline d’affiliation de Gelernter. Un professeur d’informatique est-il qualifié pour remettre en cause l’évolution darwinienne ? Une simple recherche sur Internet suggère la négative : biologistes, biochimistes et même des collègues de sa discipline contestent vigoureusement son analyse. Les progrès de la science aideront à trancher ce débat mais, dans l’état actuel de nos connaissances, le concept de « dessein intelligent » doit être accueilli avec scepticisme.

De la nécessité d’une formation critique

Il ressort de ces exemples que trois raisons peuvent expliquer pourquoi le résultat d’une recherche peut perdre de sa crédibilité : soit une erreur d’analyse a été commise par les auteurs, soit les résultats originaux ne peuvent être reproduits dans de nouvelles études, soit tout simplement les auteurs n’ont pas l’expertise nécessaire.

Tout le problème est que les médias d’information ou les livres de vulgarisation nous exposent à une quantité inouïe de supposées découvertes spectaculaires. Ironie du sort, plus ces nouvelles sont surprenantes, plus elles ont chance de donner lieu à des recherches et des publications scientifiques. Il est difficile de lutter contre ce flot d’informations qui requiert des lecteurs un esprit critique acéré et la capacité d’évaluer la robustesse des résultats présentés. A SKEMA Business School, nous formons nos étudiants à repérer ce genre d’informations présentées comme des révélations avant de s’avérer fausses. Pour cela, nous avons développé un cours de « Critical Thinking » que nous pensons comme un viatique dans un monde saturé d’informations.

Rodolphe DesbordesProfessor of Economics, Strategy Research Centre, SKEMA Business School - University Côte d'Azur, France

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Frédéric MunierProfessor of Geopolitics, SKEMA Business School

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